Une centenaire: L’Association littéraire wallonne de Charleroi
Une lente gestation
Le 21 août 1898, à l’initiative de Jules Vandereuse (1873-1958) et d’Oscar Lefebvre (1861-1940), fut créée une association littéraire wallonne, Les Walons d’ Charlerwet, qui ne connut qu’une existence éphémère puisqu’en juin 1899, elle se dissolvait.
Quelques temps après, le même Oscar Lefebvre en compagnie d’Auguste Rainchon (1862-1925), de Joseph Modave (1865-1947) et de Léopold Surin (1869-1911) instauraient une Association des auteurs dramatiques et chansonniers wallons. Il semble bien que cette Association ait connu, elle aussi, une existence éphémère puisque fondée en 1904, elle disparut l’année suivante.
En 1906, Léopold Surin évoque dans L’ Crèquion la création d’une Société wallonne de littérature, un projet qui ne se concrétisa finalement pas. Pourtant cet immédiatement avant-guerre constituait pour la langue wallonne dans la région carolorégienne un «âge d’or». Les périodiques wallons connaissaient un grand succès; il en allait de même pour les sociétés dramatiques et les chansonniers.
Cette fois, c’est la bonne
Le 20 septembre 1908, à l’initiative d’Arille Carlier (1887-1963), Joseph Modave et Jean Wyns (1873-1955), se réunissaient au Cheval arabe, un café, bien connu à l’époque, situé à la rue de la Montagne à Charleroi, une douzaines d’écrivains wallons qui fondèrent l’Association littéraire wallonne de Charleroi (ALWaC). La quatrième tentative était la bonne puisque cette Association va fêter son centenaire.
Sous la présidence de Joseph Modave qui abandonnera rapidement son mandat à Jules Vandereuse, et cela dès 1909, l’ALWaC commença le combat, qui demeure le sien, pour une littérature de qualité, dans le respect de la langue et du système de transcription mis au point par Jules Feller.
L’ALWaC installa une bibliothèque, édita un répertoire des œuvres wallonnes, organisa des conférences et des cabarets littéraires dans la région carolorégienne et participa à la mise sur pied en 1910 à la Fédération dramatique et littéraire wallonne du Hainaut (l’actuelle Fédération culturelle picarde et wallonne du Hainaut). Elle participa également à la grande Exposition de Charleroi de 1911 et publia trois annuaires (1910, 1911, 1912) comprenant non seulement des textes littéraires de la plume de ses membres mais aussi d’intéressantes études sur les premiers auteurs wallons de la région et sur la situation de la langue wallonne à l’époque.
Une académie locale
À l’issue de la première guerre mondiale, de nouveaux auteurs rejoignirent l’ALWaC, des jeunes qui souhaitent une littérature wallonne qui aillent au-delà du folklorisme, de la galéjade et de la nostalgie facile. Parmi ceux-ci, on citera Henri Van Cutsem (1884-1958), un infatigable animateur doublé d’un auteur fécond et talentueux. Ce mouvement «purificateur et novateur» trouvera aussi son porte-parole en la personne d’un membre de l’ALWaC, Émile Lempereur (1909) qui fit une intervention remarquable sur ce sujet lors du Congrès de Littérature et d’Art dramatique wallons, le quinzième du nom, organisé en 1933 à Charleroi.
Ce fut alors un deuxième «âge d’or» dans notre littérature en wallon carolorégien. On citera quelques grands noms, sans pour cela être exhaustif: George Fay (1899-1986), Henri Pétrez (1886-1967), Firmin Callaert (1899-1982) Max A. Frère (1909-1961), Ben Genaux (1911-1996), Willy Bal (1916). Ces auteurs, tous membres de l’ALWaC, publièrent durant les décennies 30 et 40 des œuvres majeures.
L’ALWaC elle-même reprit l’édition de ses annuaires qui furent baptisés Pro Wallonia et qui parurent de 1939 à 1947.
La guerre ne mit pas fin aux activités de l’ALWaC; jamais on a autant publié d’ouvrages en wallon et jamais on en a autant lu. Était-ce une forme de résistance?
Jules Vandereuse abandonna la présidence en 1939 et c’est George Fay qui lui succéda jusqu’en 1947. Le siège de président fut brièvement occupé par Henry Van Cutsem auquel succéda en 1950 Émile Lempereur.
C’est durant ces années d’après-guerre – en 1949, plus précisément –, que Félicien Barry (1899-1985), un maître-imprimeur qui était aussi un pilier de l’ALWaC, fonda, à l’initiative d’Henri Van Cutsem le mensuel èl bourdon qui devint rapidement l’organe officiel de cette même ALWaC. La parution de Pro Wallonia, qui ne se justifiait plus, fut interrompue; les auteurs wallons de la région trouvant dans le mensuel un outil de diffusion de premier ordre.
De nouveaux auteurs rejoignirent l’équipe des «anciens», des réunions mensuelles furent organisées avec beaucoup de régularité, réunions doublées de séances de travail animées par Arille Carlier qui allaient aboutir à la publication de l’important Dictionnaire de l’ouest-wallon.
L’ALWaC organisa de nombreux concours littéraires et durant les années 80, elle intégra de nouveaux membres de plus en plus intéressés par l’enseignement de wallon et elle fut à la base de la création de la Commission des activités «Wallon à l’école» (CAWEC) qui deviendra par la suite le Centre hennuyer d’animation du wallon à l’école (CHADWE).
En 1972, Félicien Barry émit le souhait de ne plus se charger de l’édition de èl bourdon. C’est l’ALWaC qui reprit cette tâche. Ce fut d’abord Armand Deltenre (1924-2005) qui, au nom de l’ALWaC, assura le travail éditorial. Ce fut ensuite Émile Lempereur qui reprit en main cette lourde charge.
A ç’te eûre
À partir de 1985, l’édition de èl bourdon fut confiée à Jean-Luc Fauconnier (1941); c’est lui qui succéda à Émile Lempereur à la présidence.
Les activités traditionnelles de l’ALWaC continuèrent: réunions mensuelles à caractère littéraire, réunions mensuelles de travail sur le Dictionnaire français-wallon de la région carolorégienne, organisation de concours, mises sur pied de conférences, de colloques...
C’est aussi à la fin des années nonante que l’ALWaC intensifia ses activités éditoriales, doublant la publication du mensuel èl bourdon de la publication d’ouvrages littéraires. À l’heure actuelle, une quarantaine de titre ont paru: prose, poésie, histoire littéraire, traditions populaires...
Toujours durant cette décennie, l’ALWaC put aménager dans des locaux que la Province de Hainaut mis à sa disposition dans les bâtiments de l’Université Paul Pastur à Charleroi. Elle put y installer un centre de documentation qui s’enrichit rapidement de dons particulièrement importants.
C’est d’ailleurs dans ces mêmes locaux que s’installa Èl Môjo dès Walons, une asbl qui regroupe toutes les associations qui militent dans la région hennuyère pour la défense et la promotion du wallon. De nombreux liens ont été tissés entre cette asbl faîtière et l’ALWaC et c’est notamment le cas pour ce qui concerne l’édition.
En octobre 1998, furent célébrés les 100 ans de la fondation de la première association littéraire wallonne carolorégienne. En septembre 2008, l’ALWaC fêtera ses 100 ans d’existence et, entre temps, fin 2007, le mensuel èl bourdon a publié sa six-centième livraison.
À une heure où l’existence des langues régionales est de plus en plus précaire, il est rassurant de constater que la jubilaire se porte bien. Certes, tout n’est pas toujours facile pour ceux qui défendent la «diversité culturelle» dans un monde où la «pensée unique» ne tolère qu’elle-même, mais l’ALWaC est toujours là et elle peut compter sur des militants aussi lucides que dévoués.