Charles Beaufaux.

Une stèle oubliée.

Déjà au cours de leur Préhistoire, les hommes ont élevé des monuments pour célébrer un être supérieur, divin ou humain, pour honorer celui-ci ou pour en garder un précieux souvenir.

Je pense aux mégalithes, ensuite je pense aux pyramides, je pense aux cathédrales, et, plus modestement, aux monuments et statues que l’on trouve dans chaque ville, avec, gravés dans la pierre, des noms et des dates. Quels noms ? Bien souvent, les noms de ceux qui ont sacrifié leur vie pour une grande cause. Cette grande cause pouvait être politico-religieuse : Godefroid de Bouillon partant pour la Croisade, place royale à Bruxelles ; Jean Huss à Prague, ou Jeanne d’Arc dans plusieurs villes de France. La raison pouvait aussi être patriotique : le souvenir des morts de deux guerres mondiales, comme dans les plus petits villages de France et de chez nous ; ou encore les statues de chefs d’état, de généraux, de soldats héroïques comme le Caporal Trésignies au canal de Willebroek. Plus récemment et heureusement, on peut rencontrer des mémoriaux évoquant des femmes et des hommes de bien, ayant apporté des éléments positifs à la société : des scientifiques, des penseurs, des artistes : poètes, peintres,   musiciens… C’est ainsi que fut élevée à Gosselies une stèle dont la raison était plus rare, elle nous disait :

            « A Charles Beaufaux, l’ami des pauvres 1886-1941 »

Charles Beaufaux… Était-ce un prêtre comme l’abbé Pierre ? Un religieux, comme le fut St Mutien-Marie à Malonnes ? Bien plus insolite : Charles Beaufaux était un magistrat, vice- président du Tribunal de 1e instance à Charleroi, et c’est à cet homme oublié que je veux rendre hommage. Sa mémoire est pourtant restée présente longtemps dans la ville, mais les traces se dissolvent peu à peu dans l’évolution contemporaine. En effet, Gosselies fait désormais partie de la métropole de Charleroi ; son avenir est ailleurs, au nord, avec l’aéropole, les grandes entreprises, le centre commercial. La société elle-même a changé, les nouvelles générations considèrent le monde de l’entre-deux-guerres – un monde sans TV, Internet, GSM, GPS, i-cloud et pilules – comme le Moyen Age, cette époque, justement, où naissait la ville millénaire autour de sa seigneurie et de son château dont seuls subsistent le donjon et quelques pans de murs en moellons de grès.

Bref, je voudrais raviver la mémoire de Maître Charles Beaufaux, juge d’instruction, dont la vie fut consacrée à Dieu et aux nécessiteux. Il était contemporain de Georges Gay, mon père, qui l’admirait et était honoré de son amitié. Contemporain et ami également du chanoine Dartevelde, doyen de Gosselies et décédé lui aussi dans une sainte pauvreté. La pauvreté ? Comment était-ce possible alors, dans leur état privilégié ?

La stèle dont il est question se trouvait à la rue Dom Berlière, presqu’en face de sa maison natale aujourd’hui démolie, au milieu d’un jardinet situé à la porte nord de l’église St Jean-Baptiste, devant le presbytère et une propriété des Sœurs de la Providence. Elle portait l’inscription citée plus haut, et était ornée d’un médaillon de bronze représentant le profil de Charles Beaufaux en bas-relief. La colonne a été brisée par la chute du clocher lors de l’ouragan de janvier 1990 qui gifla tout le pays. Quant à la plaque, elle a été volée et sans doute fondue pour la valeur du cuivre. Est-ce ainsi que s’effacent les souvenirs, si fragiles, si dépendants des hasards impitoyables du temps ?

Qui était cet homme ?

charles Beaufaux

Charles Beaufaux, né le 14 décembre 1886, était apparenté à d’anciennes familles bourgeoises et fortunées, les Maurage et les Motte, qui dès avant la révolution de 1830, grâce au commerce de clouterie, faisaient la prospérité de Gosselies. Avant les années 30, un médecin, Jean-Baptiste Beaufaux, vint s’installer à Gosselies et son fils épousa Charlotte Maurage : c’est le grand-père de Charles Beaufaux et de son frère aîné Georges.   L’enfance et l’adolescence des deux garçons s’est écoulée tranquillement, choyée et gâtée par le destin. Cette période était faste aussi pour la Belgique, la fin des conflits favorisant le développement industriel et un bienêtre évident pour les classes aisées. Des vacances à la campagne, des excursions, des humanités au collège des Jésuites à Charleroi, des études universitaires : la carrière d’ingénieur pour Georges, le droit pour Charles ; à l’UCL, celui-ci eut l’avantage de suivre les cours de philosophie du Cardinal Mercier.

Diplômé en 1909, il revint à Gosselies et s’installa dans la grande maison de ses ancêtres, pour y vivre en compagnie de ses parents et de ses oncle et tante Maurage, célibataires. Agé de près de trente ans lors de la première guerre mondiale, les tranchées lui furent épargnées. Jusqu’ici, la vie, pour cette famille, est presque un long fleuve tranquille, même si les êtres aimés s’en vont à leur heure, l’âme paisible. Empreint d’une grande spiritualité, Charles Beaufaux rêvait depuis longtemps de devenir prêtre ; il ne s’était pas marié mais il n’avait pas voulu quitter sa mère veuve, qu’il entourait de sa tendresse et de ses soins. Au décès de celle-ci en 1931, un dilemme : que faire de sa liberté ?

Un choix, une vocation.

Au décès de sa mère, Charles Beaufaux reprend de profondes réflexions : choisir le sacerdoce, dans lequel, en raison de son travail de magistrat, son expérience serait certainement utilisée, ou bien se consacrer au service de son prochain, les pauvres, les exclus dont il côtoyait souvent la misère au tribunal. Avant de prendre sa décision, il va demander l’avis d’un ami trappiste, le père Octave Daumont qui est aussi son conseiller spirituel, et qui a relaté ses paroles dans le livre qu’il lui a consacré en 1947. « … pour remplir ma vie, il me faut autre chose qu’un bureau de contentieux où je serais encore livré à moi-même, … il me faut une vie de dévouement dans laquelle je ne m’appartiendrai plus … au service du prochain, des pauvres et des malheureux dans lesquels je m’efforcerais de voir le Christ… et pour commencer vivre moi-même dans le dénuement afin de mieux leur ressembler… »

Le Religieux lui conseille de faire de ce programme une première expérience, à évaluer par la suite. Ainsi Charles Beaufaux, à l’image de François d’Assise, pénètre dans la première des béatitudes : « Heureux les pauvres en esprit ».

Etre Pauvre.

Que signifiait la vraie pauvreté, dans l’entre-deux-guerres, pendant la crise des années trente ? L’industrialisation développée à la fin du 19e siècle avait créé une classe ouvrière soumise aux intérêts du capital, et qui était seulement en train de s’organiser pour obtenir les premiers avantages d’une maigre sécurité sociale : les journées étaient longues et dures, pas de congés, pas de week-end, pas d’assurances pour la famille ; en cas de récession, pas de chômage. Aujourd’hui en Belgique, la majorité des gens ne réalise pas ce que c’est que de manquer de pain, le simple pain quotidien, sans beurre ni margarine ! Manquer de tout pour la famille : de soins médicaux, de chauffage, de vêtements, de chaussures. Ne rien posséder, n’avoir pas de refuge, pas de défense, pas d’avenir…

Si une famille possédait un petit jardin, quelques poules et lapins, une brebis, un cochon, on pouvait se passer d’aide. Parfois une ou deux vaches – un trésor - apportaient le lait et le beurre, et jusqu’en 1940 on avait le droit de les emmener brouter au bord des routes, sur les chemins banaux. Combien le strict nécessaire était-il « strict » en ce temps-là ! Celui qui perdait son travail, ou bien sa santé, n’avait plus qu’à mendier aux sorties des églises, de porte en porte, à solliciter quelques œuvres de charité, ou à voler. Même les SDF et les sans-papiers sont mieux lotis à présent, car plusieurs solutions d’accueil leur sont accessibles : CPAS, restos du cœur, centres pour réfugiés…

Des vies difficiles à imaginer pour nous dont les armoires sont souvent pleines de vêtements, de paires de chaussures et de médicaments !

Vivre en pauvre parmi les pauvres.

Une fois sa décision prise, Charles Beaufaux veut rester logique avec lui-même et avec son idéal ; déjà, il faisait partie des Tertiaires de Saint François et des disciples de Saint Vincent de Paul. Mais il ne lui suffit pas de se dévouer pour les œuvres et pour les pauvres, il faut commencer par se faire pauvre lui-même, comme le fit son modèle le « poverello ». Il donnerait tout ce qu’il gagne, ses revenus et ensuite tous ses biens ; il vivrait le plus simplement possible, sans le confort et le bienêtre dont ses confrères peuvent bénéficier.

Ses amis et connaissances en sont témoins. Dans le livre qu’il lui consacre, Octave Daumont en cite de nombreux exemples, entre autres ceux-ci :

-         Pour son souper, il se contentait d’une tasse de café noir avec un morceau de pain sec ;

-         Le samedi, il achetait chez le boucher une livre de bouilli : son menu pour toute la semaine.

-         Durant toute une période, on l’a vu se rendre à pied de Gosselies à Charleroi au tribunal, car il n’avait plus d’argent pour payer son abonnement au tramway. « La marche à pied me fait du bien », affirmait-il en souriant.

-         La marche à pied… Encore fallait-il qu’elle soit aisée, car Charles Beaufaux cachait ses pieds nus dans ses chaussures, et l’usure de son costume sous la toge de magistrat.

Sa maison était la maison du Bon Dieu. Sa porte était ouverte à tous. Il avait gardé Marie, sa vieille gouvernante afin qu’elle ne soit pas sans ressources, mais celle-ci devait se résigner à ne faire que le strict minimum pour son maître. Un jour, elle avait réussi à confectionner quelques douzaines de galettes avec sa propre réserve de beurre. En deux jours, toutes les galettes avaient été distribuées, en dépit des protestations de Marie !

-         Les religieuses d’un couvent très pauvre ont reçu chaque mois un don de 100F sans jamais connaître le nom de leur bienfaiteur.

-         Au cours d’un hiver, Charles Beaufaux, sujet à une vilaine grippe, doit garder le lit et Marie appelle le médecin. Celui-ci lui conseille : « Il faut qu’il ait bien chaud ! Mettez-lui deux couvertures en plus. » - « Impossible, Monsieur le docteur, il n’a plus que celle-là, il a donné les autres ! »

-         Un jour qu’il avait donné une pièce de cinq francs à un petit mendiant, l’enfant, ravi, courut aussitôt s’acheter des friandises. Lorsque le magistrat en fut averti, au lieu de s’indigner, se contenta de sourire : « Que voulez-vous, il faut aussi que les enfants mangent des bonbons… Quand on a l’occasion de faire un cadeau à un pauvre, il est plus délicat de lui donner la chose inutile dont il a envie, que la chose utile dont il a besoin ? » 

Une agréable compagnie.

On pourrait croire qu’une telle austérité conduit à une compagnie triste et froide. Bien au contraire. Charles Beaufaux aime la vie, comme la dansait François d’Assise. Aux fêtes de charité, il prête joyeusement son concours où il tient lui-même le piano ou complète un petit orchestre. Il est de compagnie agréable, toujours optimiste, il sourit souvent. Mon père appréciait sa personnalité. Dans ses souvenirs, il relate avec humour une balade de quatre amis, pour un proche pèlerinage qui devint aussi une joyeuse excursion à la campagne.

Dans ses fonctions de magistrat, Charles Beaufaux était le bon juge intègre, qui confiait à un ami cette réflexion pleine d’humilité : «  Quand je vois toutes les bassesses de la vie, les épaves de la société, quand je descends jusqu’aux bas-fonds de l’âme humaine, je me dis que j’en serais là, moi également, si je n’avais reçu les grâces que Dieu m’a faites… »

Le jour de l’inauguration de son mémorial, Monsieur Dubois, échevin socialiste de Gosselies, saluait sa mémoire en disant : « Nous le voyons encore, si simple, si bon, nous saluant d’un bienveillant sourire, s’assoir au milieu de nous et éclairant nos petites discussions de sa profonde bonté, de son impeccable bon sens, et de sa raison tout à fait supérieure. C’était un ami sûr, un modeste et un sage dans toute l’acception du mot… Il ne voulait et ne cherchait que le bien… Il était largement tolérant. Tenant à ses idées personnelles, il avait le mérite de ne jamais les imposer, respectant chez les autres leurs opinions et leurs convictions et ne leur faisant en aucun cas l’injure de mettre en doute leur bonne foi et leur sincérité. »

Etre chrétien.

En approchant cette vie de Charles Beaufaux, j’en suis à me poser des questions. Est-on le même chrétien au XXIe siècle qu’aux siècles précédents ? Charles Beaufaux, en dépit de ses charges, suivait chaque jour la messe matinale à 6h du matin. Il se rendait à la Trappe deux fois par an, il disait s’accorder ainsi des vacances ; il s’y plaisait, loin du monde dans le silence et la prière. Et mon père, lui aussi disciple de Vincent de Paul, qui suivait aussi la messe quotidienne aux jours des vacances, qui observait scrupuleusement le carême, et qui, lorsqu’il fut condamné par les Nazis, se mit à genoux devant la mort ?

Qui suit encore de tels chemins aujourd’hui ? La société a changé. Il n’est plus guère de messe matinale, des églises sont désacralisées, transformées en hôtels et des couvents en musées… Quelle folie habitait Charles Beaufaux ? Quelle folie habitait Thérèse de Lisieux, le Père Damien, Jean Bosco, et d’autres ?...

Nos pères avaient-ils cette foi naïve du charbonnier qui consistait à admettre sans examen l’infaillibilité de l’Eglise ? Je pense que des intellectuels comme eux n’en seraient pas restés là, et que leur conviction intime s’appuyait sur la recherche d’un idéal, sur la prière et sur la réflexion. La manière de vivre la chrétienté ne semble plus pareille. Mais si la forme change, qu’en est-il du fond ? Car cependant, nous avons vu Thérèse de Calcutta, Sœur Emmanuelle du Caire, l’abbé Pierre et les Compagnons d’Emmaüs, Guy Gilbert et ses jeunes en réinsertion. Et tous les cœurs charitables dont on ne parle pas. La Société de saint Vincent de Paul, dont nos deux Gosseliens faisaient partie, compte 800 000 bénévoles dans le monde dans 148 pays en 2013. A l’heure qu’il est, des croyants vivent le martyre dans des pays bouleversés en Afrique, en Chine et au Moyen Orient…

Je n’ai pas l’ambition de trouver les justes réponses, ni le pouvoir d’analyser les réalités, mais je sais que le monde a besoin de modèles, de spiritualité et de sens.

Le grand départ.

En 1941, alors que le pays vivait les heures sombres de la guerre, Charles Beaufaux dut subir une intervention chirurgicale. Les jours qui suivirent celle-ci l’ont laissé dans une extrême faiblesse, aspirant à partir vers la lumière… Il s’est éteint sereinement, dans la chambre qu’il avait choisie la plus pauvre, la moins agréable, restant fidèle à ses principes, ayant légué le reste de ses biens à ses œuvres proches. C’était le vendredi 26 septembre 1941.

           

Une vie de bonté, de dévouement, de piété, une sainteté laïque. Mais des traces effacées : une maison démolie, une stèle disparue, un nom oublié. Il reste un livre qui resurgit parfois, dans une bibliothèque, quelques souvenirs d’anciens… Peut-être ces aléas sont-ils conformes à la volonté de Charles Beaufaux qui était la modestie même ; il n’aurait jamais eu la volonté d’être exalté après sa mort ; il n’avait d’autre désir que de disparaître tout entier dans l’oubli, en toute humilité. Cependant les Gosseliens lui élevèrent ce mémorial après la guerre ; une unité de Guides catholiques a porté son nom dans les années cinquante.

Alors, Maître, pardonnez-moi d’être allée contre cette idée et de raviver aujourd’hui votre mémoire. Vous étiez un ami de mon père qui a pu suivre votre enterrement. Et puis surtout je m’appuie sur ces mots qui reviennent à plusieurs reprises dans les Ecritures : « Heureux les humbles de cœur » des Béatitudes ; « Il élève les humbles » dit le Magnificat.

Notre monde a besoin d’étoiles, besoin de vous.

Voilà la raison de ce petit texte.

Charles Beaufaux

                                                                       Marie-Jeanne Gay

Références.

1° Ecrits personnels de mon père, Georges Gay.

2° « Charles Beaufaux. 1886-1941 » par Octave Dumont. Editions Duculot à Gembloux, 1947. 107p.

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